
Par Monsieur Yannick Patrice BAGNACK, Président de la Mutuelle Camerounaise pour l’Education et l’Emploi (MCE²) – mcecarre2014@gmail.com
Il est des drames qui ne devraient jamais exister. Des tragédies qui laissent une nation sans voix. Une compatriote, accablée par des souffrances invisibles, a ôté la vie à ses trois enfants avant de mettre fin à ses jours. Quelques années auparavant, le pays était déjà bouleversé par le meurtre du bébé Mathis, un crime qui avait profondément marqué les consciences.
Ces événements ne sont pas de simples faits divers. Ils sont les symptômes d’un malaise plus profond. Ils interrogent notre société, notre solidarité, notre capacité à détecter la détresse, à prévenir l’irréparable.
Au-delà de ces cas médiatisés, combien de Camerounais vivent dans le silence des humiliations, des violences psychologiques, des exclusions sociales, des pressions économiques insupportables ? Combien sombrent dans l’isolement faute d’écoute, de soutien, ou d’accompagnement ?
Une société sous pression
Le contexte socio-économique exerce une pression immense sur les familles : chômage persistant, précarité, instabilité conjugale, pression sociale, endettement, solitude. Dans une culture où la souffrance psychologique reste souvent taboue, demander de l’aide est perçu comme une faiblesse. La santé mentale demeure marginalisée, alors qu’elle est un pilier fondamental de la stabilité sociale.
Le drame ne naît pas en un jour. Il s’installe dans le silence, grandit dans l’isolement, et explose lorsque plus aucun espoir ne semble visible.
La déshumanisation silencieuse
La déshumanisation ne se limite pas aux actes extrêmes. Elle se manifeste aussi dans :
- L’indifférence face à la souffrance d’autrui ;
- La banalisation des violences domestiques ;
- La stigmatisation des personnes vulnérables ;
- La pression sociale écrasante ;
- Le manque de compassion collective.
Une société qui n’écoute pas finit par perdre ses repères.
Le rôle des institutions et de la communauté
Le Cameroun dispose de structures administratives et sociales importantes : le Ministère de la Santé Publique, le Ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille, ainsi que de nombreuses organisations de la société civile. Mais la santé mentale et l’accompagnement psychosocial doivent devenir des priorités nationales clairement affirmées.
Il ne s’agit pas seulement de réagir après les drames, mais de prévenir en amont.
Propositions de solutions pour restaurer l’humanité collective
- Faire de la santé mentale une priorité nationale
- Création et vulgarisation de centres d’écoute accessibles dans toutes les régions ;
- Intégration de psychologues dans les hôpitaux de district ;
- Campagnes de sensibilisation pour lever les tabous liés à la dépression et à la détresse psychologique.
- Mettre en place un numéro vert national d’urgence psychosociale
Un service gratuit, anonyme, disponible 24h/24, permettant aux personnes en détresse de parler à des professionnels formés.
- Renforcer l’éducation émotionnelle dès l’école
Introduire dans les programmes scolaires :
- La gestion des émotions ;
- La résolution pacifique des conflits ;
- La prévention des violences domestiques.
- Soutenir économiquement les familles vulnérables
- Programmes ciblés d’appui aux mères et familles en situation précaire ;
- Renforcement des filets sociaux ;
- Accompagnement psychosocial des familles à risque.
- Mobiliser les leaders communautaires et religieux
Au Cameroun, les autorités traditionnelles et religieuses ont une influence majeure. Leur implication dans la sensibilisation à la compassion et à la solidarité peut sauver des vies.
- Créer des cellules communautaires de veille sociale
Dans les quartiers, villages et arrondissements :
- Repérer les situations de détresse ;
- Orienter vers les structures compétentes ;
- Rompre l’isolement.
- Encourager une culture de l’écoute
Chaque citoyen a un rôle :
- Écouter sans juger ;
- Soutenir sans condamner ;
- Signaler les situations préoccupantes ;
- Offrir une présence humaine.
Conclusion : reconstruire l’espérance
Ces drames ne doivent pas seulement susciter l’émotion. Ils doivent provoquer un sursaut collectif. Un peuple ne perd pas son humanité en un jour ; il la perd lorsqu’il cesse de voir la souffrance de ses propres enfants. Il est temps de replacer la compassion au centre de nos relations sociales. Il est temps d’investir autant dans la santé mentale que dans les infrastructures. Il est temps de comprendre que prévenir vaut mieux que pleurer. Le Cameroun peut choisir d’être une nation qui protège, qui écoute, qui accompagne.

La responsabilité est collective.


