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mardi, avril 16, 2024
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Cameroun : Comment faire face à la menace du phénomène des « microbes » à Douala, par Me Julien Yves Mekoag Mpoamb

Depuis plusieurs mois dans la ville de Douala des jeunes délinquants apparemment sous l’emprise de certaines drogues et armées de diverses armes blanches dont des gourdins, des machettes et des poignards ont pris l’habitude de lancer des assauts dans certaines rues commerciales et dans certains quartiers.

Pendant leurs raids criminels les boutiques et les magasins sont systématiquement pillés et les passants sont dépouillés de tous les objets de valeur en leur possession. Toute victime qui oserait opposer une quelconque résistance à ces bandes de criminelles s’expose à être grièvement blessée ou tuée.

Ce phénomène à pris une telle ampleur au cours de ce mois de décembre 2022 que le gouverneur de la région du littoral a dû prendre certaines mesures coercitives telles que la fermeture des bars, snacks et débits de boisson dans certains quartiers de la ville de Douala ainsi que l’interdiction de la circulation des moto taxi à partir de 20h. De l’autre côté certaines populations se mobilisent et s’organisent dans leur quartier pour résister et combattre ces bandes criminelles.

Cette situation extrêmement alarmante a fait l’objet de notre analyse criminologique dont l’objectif est d’aider les pouvoirs publics et les populations a bien comprendre ce phénomène et à réagir de manière efficiente et appropriée.

I- LES FACTEURS CRIMINOGÈNES DU PHÉNOMÈNE DES « MICROBES »

La criminologie est la science qui étudie les causes, les manifestations et la prévention de la criminalité.

Pour le criminologue, le phénomène des « microbes » qui sévissent actuellement à Douala est loin d’être une explosion spontanée des bandes de jeunes délinquants agissant sous l’effet de la drogue.

Les « microbes » résultent en effet d’un ensemble de facteurs lointains et immédiats qui ont conduit des éléments de la basse pègre à s’associer pour mener des assauts criminels tels que nous observons aujourd’hui.

Parmi les facteurs lointains on peut citer :

– l’influence du milieu carcéral.

La majorité des jeunes interpellés parmi les « microbes » sont des repris de justice. Ceci démontre une défaillance du système carcéral camerounais. Non seulement les prisons sont surpeuplées mais aussi il n’y a aucune séparation entre les petits délinquants, les criminels endurcis, les condamnés et les prévenus. Cet état de chose favorise les échanges entre les détenus et fait du milieu carcéral camerounais une « école supérieure de la criminalité ». Quand on ajoute à cela l’absence d’une politique d’accompagnement et de réinsertion des condamnés, il est alors évident qu’un condamné à sa sortie de prison a de plus de chances d’avoir perfectionné son vice et surtout d’y avoir intégré une bande ou d’avoir noué des contacts avec d’autres criminels.

– la promiscuité régnant dans certains bidonvilles et dans certains quartiers populaires est également un facteur criminogène bien connu.

– l’exode rural qui voit des masses de jeunes gens sans qualification professionnelle et sans ressources abandonner les villages pour venir  » se chercher » en ville expose ces derniers à la délinquance.

– le cocon familial. C’est le premier environnement qui observe les premiers signaux d’alerte chez le jeune délinquant. À l’âge de l’adolescence dont la fragilité psychologique est connue de tous, certains jeunes se retrouvent abandonnés à eux-mêmes et certains parents lassés par des comportements marginaux d’enfants récalcitrants baissent malheureusement les mains.

Les facteurs criminogènes immédiats du phénomène des « microbes » sont ceux qui précèdent juste le passage à l’acte. On en distingue quatre :

– la défaillance du système judiciaire camerounais qui a conduit à une perte de confiance vis-à-vis de la justice et à l’érection de la justice populaire. En effet, la corruption de certains maillons du système judiciaire camerounais semble à priori être un facteur indirect du phénomène des « microbes ». Cependant en y regardant de plus près on observe que de nombreux délinquants parfois pris en flagrant délit et conduit dans les unités de police ou de gendarmerie se retrouvent souvent en liberté quelques jours plus tard. Souvent ceux-ci reviennent même au quartier pour narguer leur victime. En plus de cela plusieurs plaignants sont exaspérés par des tracasseries dans ces unités.

Il leur est souvent demandé tantôt des frais de « carburant », tantôt des frais de saisie de leur audition ou parfois des frais pour faire convoquer les mis en cause. Ces faits ont donc eu pour conséquence la perte de confiance de certains citoyens vis-à-vis du système judiciaire et l’apparition de nombreuses dérives. La justice populaire s’est alors érigée en Justice pour certains. Des présumés délinquants sont alors régulièrement lynchés, brûlés vifs ou battu à mort au détriment de la présomption d’innocence et des prescriptions du code pénal. Les assauts criminels en bande devrait alors être perçu comme une réponse des délinquants confrontés à la justice populaire. Comme nous le verrons dans la suite, l’action en groupe leur confère en effet puissance, force et protection.

– la pauvreté est un puissant facteur criminogène. Elle crée des frustrations de la colère contre la société et des besoins à satisfaire.

– la consommation de drogue. La drogue altère l’état de conscience et le jugement du consommateur. Elle peut d’une part donner du courage à l’individu pour poser certains actes et défier la morale et d’autre part elle peut créer une dépendance qui pourra pousser le consommateur à être prêt à tout pour avoir de l’argent afin de se payer sa dose.

– l’influence de la masse. Une foule au sens psychologique du terme est un groupe de personnes réunis autour d’une idée commune et partageant des objectifs et des buts communs. Dans l’étude de la psychologie des foules on apprend que la foule psychologique se distingue par des caractéristiques qui en font une arme redoutable. Dans cette foule en effet la personnalité individuelle s’évanouit au bénéfice d’une âme collective. L’effet de masse occasionné par la foule agit comme les cellules qui constituent un corps vivant, forment par leur réunion un être nouveau manifestant des caractères différents de ceux que chacune des cellules possède. Les individus composant la foule psychologique sont alors animés par des sentiments de force, de puissance, d’anonymat et d’invincibilité. L’effet de la foule est également contagieux et suggestible. Rassemblée pour des desseins criminels, une bande constitue alors une véritable menace et un fléau pour la société.

II- LE PHÉNOMÈNE DES « MICROBES »

Au regard des facteurs criminogènes évoqués ci-dessus et des notions de la psychologie des foules, le phénomène des « microbes » observé dans la ville de Douala marque une évolution de la criminalité au Cameroun : l’ère du crime organisé et des gangs. Cette période est certes encore embryonnaire tel que nous le verrons dans ce chapitre, mais si une réponse adéquate n’est pas trouvée le pire est à venir.

Notons au passage qu’en matière de crime organisé on distingue la haute pègre et la basse pègre.

La haute pègre est constituée de criminels professionnels. Dans ces groupes, chaque membre occupe une fonction précise, ces membres sont d’ailleurs parfois des personnalités publiques et exercent souvent une activité professionnelle légale. Leurs coups sont souvent bien élaborés et perfectionnés, le recours à la violence est rare et les gains ciblés sont toujours importants.

La basse pègre est composée quant à elle de petits délinquants et d’auteurs habituels des larcins. Très souvent ce sont des repris de justice et des récidivistes. L’usage et la consommation de la drogue y est systématique et le recours à la violence est une règle.

Le phénomène des « microbes » observé à Douala est donc une étape importante de l’évolution structurelle de la basse pègre. Les petits délinquants isolés qui opéraient par groupe de 2 à 6 voire 8 individus sont en train de se rendre compte qu’une action groupée leur confère la force, le courage, la puissance et l’anonymat. Ils sont d’ailleurs confortés dans cette vision par les résultats de leurs premières actions en terme de terreur inspirée et des butins emportés.

Il faudrait donc s’attendre à ce que des assauts criminels de cette nature se perfectionnent et se multiplient même dans des quartiers situés loin des bases de ces délinquants. De même le perfectionnement de ces actions criminelles pourrait conduire les « microbes » à s’organiser en gangs plus structurer et à viser le contrôle de certains territoires dans la ville. L’objectif visé serait alors d’y contrôler le trafic de la drogue, le racket des commerçants et des citoyens et la prostitution.

Au vu des ravages causés par des gangs criminels dans certains pays comme le Nigeria, l’Afrique du sud, les USA et en Amérique latine, il y a lieu de considérer que la mutation des délinquants isolés en « microbes » et ensuite en gangs structurés est une menace sérieuse et qu’une action urgente s’impose.

III- COMMENT RÉPONDRE À LA MENACE DES « MICROBES »

Comme nous l’avons évoqué plus haut il en ressort que le phénomène des « microbes » est une menace sérieuse et contagieuse. Ce fléau exige donc une réponse urgente de la part de toute la société camerounaise.

A- LE RÔLE DES POPULATIONS

Chaque citoyen a un rôle à jouer pour répondre efficacement à la menace des « microbes ». Chacun pourrait donc assumer sa part de responsabilité en faisant ce qui suit :

1- appliquer des mesures de prévention situationnelle :

– éclairer les alentours de son habitation et les ruelles obscures de son quartier,

– éliminer les buissons et tout lieu pouvant faciliter une embuscade nocturne,

– connaître son voisinage et signaler toute présence suspecte,

– renforcer et sécuriser les points d’accès dans les habitations (portes et fenêtres),

– garder les sommes d’argent importantes dans un établissement bancaire,

2- collaborer avec les autorités,

3- éviter de se rendre justice et d’avoir recours à la justice populaire,

4- dans la mesure du possible agir ou prodiguer des conseils pour endiguer les facteurs criminogènes dans son entourage.

Enfin, il est vivement déconseillé de s’organiser pour faire face frontalement aux « microbes ». Cette démarche ne pourrait qu’entraîner des représailles plus violentes de la part des malfaiteurs et exposer au risque de voir naître un autre gang dans le quartier pour s’opposer dans une guerre de gang aux agresseurs.

B- LE RÔLE DES AUTORITÉS ET DES SERVICES DE SÉCURITÉ

Il est évident que les services de sécurité sont pris de cours par cette évolution de la criminalité à Douala. Au-delà des mesures prises par le Gouverneur de la région du Littoral qui non seulement ne peuvent éradiquer le fléau des « microbes » mais en plus pénalisent les opérateurs économiques et exposent les citoyens habitants des zones difficiles d’accès à d’autres risques, les autorités devraient :

1- créer un observatoire national de criminologie pour observer et étudier l’évolution de la criminalité au Cameroun et pour proposer des solutions pour y répondre ;

2- infiltrer les gangs en formation pour identifier les modus operandi, les membres, et les donneurs d’ordre afin d’anticiper sur leurs actions.

3- riposter et frapper avec fermeté et force. Les connaissances de la psychologie des foules nous enseignent en effet que face à une foule mobilisée seule la force impose le respect et dissuade de l’esprit criminels de la foule.

 

Rédigé par

Me Julien Yves Mekoag Mpoamb

Expert Assermenté en Criminalistique

Expert Consultant en Intelligence Économique

Président de la Chambre Nationale d’Expertise et de Certification (CNADEX)

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