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NGUINDRA : LA RECONQUÊTE D’UNE FILIÈRE AGRICOLE OUBLIÉE

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Longtemps relégué au second plan malgré son importance dans l’alimentation et la pharmacopée traditionnelle, l’ail local camerounais retrouve progressivement ses lettres de noblesse grâce à l’engagement de jeunes entrepreneurs. À travers la marque NGUINDRA, portée par Elham Bounou Mijilekoua, une nouvelle dynamique se met en place pour valoriser la production locale, soutenir les agriculteurs et promouvoir des produits transformés de qualité. Une initiative qui allie innovation, développement économique et souveraineté alimentaire.


Dans un contexte où le Cameroun importe encore une grande partie de l’ail consommé sur son territoire, une jeune entrepreneure a décidé de transformer ce défi en opportunité économique. Elham Bounou Mijilekoua, doctorante en Gestion des Ressources Humaines à l’Université de Ngaoundéré et promotrice de SODEFA SARL, porte une vision ambitieuse : faire de l’ail local un moteur de développement économique, de création d’emplois et de souveraineté alimentaire.

Née le 18 novembre 1997 à Garoua, cette entrepreneure a fondé la marque NGUINDRA, un terme issu de la langue guiziga signifiant « la chose de chez nous ». Un nom qui traduit parfaitement son engagement en faveur de la valorisation des ressources locales et du savoir-faire camerounais.

Une réponse à un paradoxe économique

Le projet NGUINDRA est né d’un constat frappant. Malgré la qualité reconnue de l’ail produit dans la région de l’Extrême-Nord, plus de 70 % de l’ail consommé au Cameroun provient encore de l’étranger, notamment de Chine, du Nigeria et d’Égypte. Dans le même temps, près de 30 % de la production locale est perdue chaque année en raison du manque de solutions de conservation adaptées et de la forte saisonnalité de la culture.
Pour Elham Bounou Mijilekoua, cette situation représentait à la fois un problème économique et une opportunité entrepreneuriale.
« Nous disposons d’un ail de très bonne qualité, riche en allicine, le principal actif responsable de ses propriétés thérapeutiques. Pourtant, nous continuons à dépendre des importations alors que nous avons tout le potentiel pour produire et transformer localement », explique-t-elle.
À travers SODEFA SARL, Société de Développement de la Filière Ail, elle entend structurer toute une chaîne de valeur autour de cette culture stratégique.
Entre tradition, science et innovation
L’histoire de NGUINDRA repose sur trois piliers fondamentaux.
Le premier est un héritage ancestral. La promotrice s’inspire notamment de sa doyenne familiale âgée de 115 ans, qui a fait de l’ail un élément essentiel de son alimentation quotidienne.
Le deuxième pilier est scientifique. Les recherches menées autour des procédés de transformation visent à préserver l’allicine, un composé particulièrement volatil mais reconnu pour ses nombreux bienfaits sur la santé.
Enfin, le troisième pilier est entrepreneurial. L’entreprise s’inscrit dans une logique d’économie circulaire où rien ne se perd.
Aujourd’hui, NGUINDRA propose plusieurs produits dérivés de l’ail local : huile d’ail, alcool d’ail, purée d’ail et poudre d’ail destinés à la consommation alimentaire. Les résidus issus de la transformation sont quant à eux revalorisés sous forme d’engrais naturels, de vermifuges et de répulsifs biologiques pour la protection des cultures.
Cette approche permet de maximiser la valeur créée tout en réduisant les pertes.
Redonner à l’ail camerounais sa place sur le marché
Au-delà de la transformation, l’ambition de NGUINDRA est de reconquérir un marché autrefois dominé par le Cameroun.
Selon la promotrice, dans les années 1970, l’ail produit dans le Nord du pays était exporté vers le Nigeria avant que l’arrivée massive des importations asiatiques ne bouleverse l’équilibre du marché.
« NGUINDRA représente la reconquête d’un marché que nous avons perdu », affirme-t-elle.
Le choix de Ngaoundéré comme site de transformation n’est d’ailleurs pas anodin. Située à proximité des bassins de production de l’Extrême-Nord et des grands centres de consommation tels que Yaoundé et Douala, la ville constitue un carrefour stratégique pour structurer durablement la filière.

L’entrepreneuriat comme prolongement de la recherche

Pour cette doctorante, la création d’entreprise constitue également une manière de démontrer que la recherche universitaire peut avoir un impact direct sur le développement économique.
« Je ne voulais pas me limiter à la théorie des manuels. Je voulais montrer que les travaux universitaires peuvent déboucher sur la création d’industries viables et génératrices de richesse », souligne-t-elle.
Cette conviction nourrit aujourd’hui sa démarche entrepreneuriale et son engagement en faveur de l’innovation locale.

Des débuts marqués par de nombreux défis

Comme de nombreuses startups africaines, NGUINDRA a démarré avec des moyens extrêmement modestes.
Le capital initial de l’entreprise s’élevait à seulement 15 000 FCFA. Cette situation obligeait l’entrepreneure à acheter matières premières et emballages au détail, avec des coûts de production particulièrement élevés.
À cela se sont ajoutés plusieurs autres défis : la préférence des consommateurs pour les produits importés, l’absence d’équipements adaptés à la transformation de l’ail local, la difficulté d’accès aux certifications, ainsi que la méfiance initiale de certains distributeurs.
L’entreprise a également dû faire face à des contraintes techniques importantes. Aucun équipement local n’étant disponible pour certaines opérations de transformation, notamment le pelage de l’ail, il a fallu importer et adapter des machines aux réalités du marché camerounais.
Par ailleurs, la saisonnalité de la production impose une gestion rigoureuse des stocks afin de garantir une disponibilité permanente des produits.
Les défis d’une femme entrepreneure
Pour Elham Bounou Mijilekoua, entreprendre dans l’agro-industrie en tant que femme représente un défi supplémentaire.
Dans un secteur largement dominé par les hommes, il a fallu construire progressivement sa crédibilité auprès des producteurs, des partenaires et des acteurs de la chaîne de valeur.
Les contraintes culturelles ont également constitué un obstacle important. Dans certaines communautés du Nord-Cameroun, les activités commerciales exercées par les femmes restent parfois mal perçues.
À cela s’ajoutent les difficultés liées à l’accès au financement, à la mobilité et à la conciliation entre responsabilités familiales, activités entrepreneuriales et parcours universitaire.
Malgré ces obstacles, la jeune entrepreneure a choisi de transformer chaque difficulté en opportunité d’apprentissage et de croissance.

Le défi de l’industrialisation

Le principal défi auquel NGUINDRA est aujourd’hui confrontée reste celui du passage à l’échelle industrielle.
Si l’entreprise bénéficie déjà d’un accompagnement et de plusieurs soutiens, l’augmentation des capacités de production nécessite des investissements beaucoup plus importants.
Pour surmonter cette contrainte, la promotrice a adopté une stratégie de croissance progressive fondée sur le réinvestissement systématique des revenus générés par l’activité.
Cette approche lui a permis d’améliorer progressivement les équipements, de renforcer les capacités de stockage et de sécuriser l’approvisionnement auprès des producteurs partenaires.

Les freins au développement des PME camerounaises

Forte de sa double expérience de chercheuse et d’entrepreneure, Elham Bounou Mijilekoua identifie plusieurs obstacles majeurs au développement des PME au Cameroun.
Parmi eux figurent les difficultés d’accès à des financements adaptés, le coût élevé des certifications, l’insuffisance des infrastructures routières, énergétiques et hydrauliques, ainsi que la concurrence des produits importés souvent vendus à des prix difficilement compétitifs.
Elle souligne également le manque de données fiables sur certaines filières agricoles, ce qui complique la planification des investissements et l’organisation de la production.

Des réformes pour accélérer l’industrialisation locale

Pour favoriser l’émergence d’un tissu industriel solide, l’entrepreneure préconise plusieurs mesures.
Elle plaide notamment pour la création d’un statut de Jeune Entreprise Innovante offrant des avantages fiscaux durant les premières années d’activité. Elle recommande également un renforcement de la commande publique en faveur des PME locales, la création de laboratoires régionaux de certification et un rapprochement plus fort entre les universités et les entreprises.
Selon elle, le patriotisme économique doit également devenir un véritable réflexe de consommation afin de soutenir durablement la production nationale.
Un message à la jeunesse africaine
À ceux qui hésitent encore à entreprendre, Elham Bounou Mijilekoua adresse un message simple mais puissant.
Pour elle, le succès ne commence pas nécessairement avec un financement important. Il débute avant tout par une vision claire, une bonne compréhension des problèmes à résoudre et la volonté d’agir avec les moyens disponibles.
« N’ayez pas peur de la petitesse de vos débuts. Ayez peur de la pauvreté de votre vision », insiste-t-elle.
À travers NGUINDRA, la jeune doctorante démontre qu’il est possible de bâtir une entreprise innovante à partir des richesses du terroir. Son parcours illustre le potentiel immense des filières agricoles camerounaises lorsqu’elles sont associées à la recherche, à l’innovation et à l’entrepreneuriat.

Plus qu’une marque, NGUINDRA est aujourd’hui le symbole d’une ambition : celle de voir l’ail camerounais retrouver la place qui lui revient sur les marchés nationaux et régionaux.

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