
L’Afrique centrale se trouve à un tournant de son développement économique. Entre les ressources naturelles dont elle dispose, un marché régional en expansion et une population majoritairement jeune, la sous-région possède des atouts considérables pour accélérer sa transformation structurelle. Pourtant, la dépendance persistante aux matières premières, la faiblesse du tissu industriel et la diversification encore limitée des exportations freinent la concrétisation de ces opportunités.
C’est dans ce contexte que les responsables du Bureau pour l’Afrique centrale de la CEA ont présenté, jeudi 8 octobre 2026 à Yaoundé, le bilan des performances économiques enregistrées en 2025, les évolutions observées à mi-parcours de 2026 et les perspectives pour les prochaines années. La rencontre avec les professionnels des médias, organisée dans l’après-midi sous la forme d’une conférence de presse, a permis de mettre en lumière les défis qui attendent les économies de la sous-région.
Au centre des échanges figure la 42ᵉ session du CIE, placée sous le thème : « Accélérer la mise en œuvre des réformes pour dynamiser le secteur privé à mi-parcours de la diversification en Afrique centrale ». Une orientation qui traduit une préoccupation majeure : au-delà de l’adoption des stratégies et des textes, les pays doivent désormais accélérer leur application concrète afin de produire des résultats économiques et sociaux mesurables.
Une croissance qui doit davantage profiter aux populations
Le bilan économique de 2025 met en évidence une évolution contrastée. Selon les données présentées lors de la rencontre, la croissance économique de l’Afrique centrale a ralenti, tandis que les pressions inflationnistes ont diminué. Le taux d’inflation serait ainsi passé de 16,2 % en 2024 à 10,8 % en 2025.
Cette baisse constitue un signal favorable pour les ménages et les entreprises, même si elle ne signifie pas nécessairement un recul des prix. En effet, lorsque l’inflation ralentit, les prix continuent généralement d’augmenter, mais à un rythme moins soutenu. Pour les familles camerounaises, cette distinction est essentielle : les dépenses consacrées à l’alimentation, au transport, au logement et à la santé continuent de peser sur le budget quotidien.
À Yaoundé comme à Douala, le pouvoir d’achat reste un enjeu central pour les travailleurs, les commerçants et les petits entrepreneurs. Une amélioration des indicateurs macroéconomiques ne se traduit pas automatiquement par une baisse du coût de la vie. Elle doit s’accompagner d’une progression des revenus, d’une amélioration de l’offre de produits locaux et d’un renforcement des capacités de production.
L’amélioration des approvisionnements alimentaires, également évoquée dans le bilan, représente à cet égard un enjeu économique important. Pour le Cameroun, le développement de la production agricole, de la transformation agroalimentaire et des circuits de distribution pourrait contribuer à réduire certaines pressions sur les prix, tout en créant des débouchés pour les producteurs ruraux.
L’enjeu consiste donc à faire en sorte que la stabilité macroéconomique se traduise progressivement par des bénéfices concrets pour les populations.
Le paradoxe d’une sous-région riche, mais insuffisamment industrialisée
Le potentiel économique de l’Afrique centrale est considérable. La sous-région dispose d’importantes réserves de pétrole, de gaz et de minerais, de vastes ressources forestières, d’un potentiel hydroélectrique important et d’un marché porté par une population jeune. Le bassin du Congo, deuxième plus grand massif de forêt tropicale au monde, constitue également un patrimoine stratégique pour le développement économique et la transition écologique.
Pourtant, cette abondance de ressources contraste avec les difficultés persistantes en matière de diversification productive, d’industrialisation et de création d’emplois.
La dépendance aux matières premières expose les économies de la sous-région aux fluctuations des cours internationaux. Lorsque les prix des produits exportés baissent, les recettes publiques et les revenus tirés des exportations peuvent être affectés, avec des conséquences sur les investissements et les équilibres budgétaires.
Le problème ne réside donc pas uniquement dans la disponibilité des ressources, mais dans la capacité à les transformer localement afin de générer davantage de valeur ajoutée.
Le Cameroun illustre particulièrement cet enjeu. Son potentiel agricole, forestier, minier et énergétique pourrait soutenir le développement d’industries capables de transformer les matières premières avant leur commercialisation. Le cacao, le café, le coton, le bois et les produits agricoles offrent notamment des possibilités de transformation, de conditionnement et de commercialisation à plus forte valeur ajoutée.
La transformation locale permettrait de développer des chaînes de valeur nationales, de renforcer les liens entre producteurs et industriels et de créer des emplois dans les zones rurales comme dans les centres urbains.
Cependant, cette ambition suppose de lever plusieurs obstacles : le coût de l’énergie, les difficultés d’accès au financement, les insuffisances logistiques, les contraintes liées au transport des marchandises et les difficultés d’accès aux marchés. Pour les petites et moyennes entreprises, ces facteurs peuvent réduire la compétitivité et limiter les capacités d’investissement.
La diversification économique ne peut donc se résumer à la multiplication des stratégies sectorielles. Elle nécessite un environnement favorable à la production, à l’investissement et à l’expansion des entreprises locales.
Le secteur privé, moteur attendu de la transformation économique
Le choix du thème de la 42ᵉ session du CIE met en évidence le rôle central du secteur privé dans la transformation des économies d’Afrique centrale.
Les États ont engagé plusieurs initiatives, notamment l’adoption de stratégies nationales de diversification, le déploiement de zones économiques spéciales, l’élaboration de plans directeurs d’industrialisation et le renforcement des mécanismes d’intégration régionale. Ces avancées institutionnelles constituent des bases importantes.
Toutefois, leur impact reste limité lorsque les réformes ne débouchent pas sur une augmentation significative de la production, des investissements industriels et des emplois.
Au Cameroun, les entreprises ont besoin de conditions plus favorables pour investir, recruter et développer leurs activités. Cela passe notamment par un meilleur accès au crédit, une plus grande prévisibilité du cadre réglementaire, la simplification des procédures administratives et l’amélioration des infrastructures de transport et d’énergie.
Le développement industriel nécessite également une main-d’œuvre qualifiée, capable de répondre aux besoins des entreprises. L’adéquation entre la formation professionnelle et les compétences recherchées par les secteurs productifs représente donc un levier essentiel pour renforcer la compétitivité.
Les petites et moyennes entreprises méritent une attention particulière. Présentes dans le commerce, l’agriculture, l’artisanat, les services et la transformation, elles peuvent contribuer à élargir la base productive et à absorber une partie de la main-d’œuvre disponible. Encore faut-il leur permettre de dépasser le stade des activités de subsistance pour accéder à des marchés plus importants, à des équipements adaptés et à des financements durables.
L’objectif est de faire émerger un secteur privé capable de produire davantage, d’innover et de créer des emplois durables, plutôt que de rester cantonné à des activités à faible productivité.
Des perspectives encourageantes, mais des équilibres à consolider
Les projections présentées pour la période 2026-2027 font état de perspectives macroéconomiques relativement encourageantes. Les indicateurs communiqués évoquent une croissance réelle moyenne de 3,6 %, une inflation moyenne de 7,2 %, une réduction du déficit extérieur à 1,4 % du produit intérieur brut (PIB), un déficit budgétaire moyen de 2,9 % du PIB et une dette publique représentant environ 44 % du PIB.
Ces perspectives constituent des signaux à suivre, mais elles ne doivent pas masquer les fragilités structurelles des économies de la sous-région. La croissance demeure confrontée à la faiblesse de la transformation productive, tandis que les finances publiques restent exposées aux variations des recettes issues des matières premières.
Pour le Cameroun, la consolidation des équilibres macroéconomiques doit aller de pair avec des investissements capables d’accroître les capacités de production. La maîtrise des dépenses publiques, l’amélioration de l’efficacité des investissements et la mobilisation des ressources intérieures doivent ainsi contribuer à financer les infrastructures et les services indispensables au développement économique.
Il est également nécessaire de veiller à ce que les investissements soutiennent les secteurs ayant un fort potentiel de création d’emplois et de valeur ajoutée. L’agro-industrie, les industries manufacturières, l’énergie, les transports et les services productifs peuvent jouer un rôle déterminant dans cette dynamique.
La question fondamentale n’est donc pas seulement de savoir si la croissance sera au rendez-vous, mais aussi de déterminer sa capacité à transformer durablement l’économie et à améliorer les conditions de vie.
La diversification économique, une réponse aux défis de l’emploi et de la pauvreté
Les enjeux de transformation économique dépassent les seuls indicateurs financiers. Ils concernent directement l’emploi, la pauvreté et les perspectives offertes aux jeunes.
Selon les données présentées au cours de la rencontre, environ 107 millions de personnes vivaient dans l’extrême pauvreté en Afrique centrale en 2023, avec moins de 2,15 dollars par jour. Ce chiffre met en évidence l’ampleur du défi social auquel la sous-région reste confrontée.
Avec une population jeune représentant environ 58 % de la population selon les éléments communiqués, l’Afrique centrale dispose d’un potentiel humain considérable. Mais cette jeunesse ne pourra constituer un véritable avantage économique que si les économies créent suffisamment d’activités productives et d’emplois décents.
Au Cameroun, la capacité à offrir des perspectives professionnelles aux jeunes constitue un enjeu majeur. Le développement d’entreprises industrielles, la modernisation de l’agriculture et la transformation des produits locaux peuvent contribuer à élargir les possibilités d’emploi au-delà des activités informelles.
Cette transformation suppose également d’améliorer les compétences, de faciliter l’entrepreneuriat et de renforcer les mécanismes permettant aux petites entreprises de se développer. Elle nécessite enfin une meilleure articulation entre les politiques publiques, les investissements privés et les besoins des territoires.
Les progrès économiques ne pourront être pleinement appréciés à travers la seule évolution du PIB. Ils devront également être mesurés à l’aune de la qualité des emplois créés, de la réduction de la pauvreté et de l’accès des populations aux services essentiels.
Des objectifs de développement durable encore interdépendants
La réflexion engagée par la CEA accorde également une place importante aux objectifs de développement durable (ODD). Les objectifs examinés portent notamment sur la croissance économique et le travail décent, l’industrie et l’innovation, la réduction des inégalités, ainsi que la protection des écosystèmes marins et terrestres.
Ces objectifs sont interdépendants. Une industrialisation plus forte peut favoriser la création d’emplois, mais elle doit s’accompagner d’investissements dans les infrastructures, l’innovation et la protection de l’environnement.
De même, l’exploitation des ressources naturelles ne peut constituer une stratégie de développement durable si elle ne contribue pas suffisamment à l’amélioration des revenus et des conditions de vie des populations.
Pour le Cameroun, cette exigence implique de concilier la valorisation des ressources naturelles avec la préservation des forêts, la gestion durable des ressources halieutiques et le développement d’activités économiques respectueuses de l’environnement.
L’enjeu est de construire une économie plus productive, mais également plus inclusive et plus résiliente face aux chocs économiques et climatiques.
2026-2030 : passer des réformes adoptées aux réformes exécutées
À mi-parcours de la décennie consacrée à la diversification économique, le diagnostic de la CEA met en évidence un décalage entre les progrès institutionnels et les transformations réellement observées dans les économies de la sous-région.
Les stratégies existent, les ressources sont disponibles et les ambitions sont affichées. Pourtant, la transformation productive reste lente, les exportations demeurent insuffisamment diversifiées, l’industrie manufacturière peine à prendre de l’ampleur et la création d’emplois reste limitée.
Le défi des cinq prochaines années consiste désormais à accélérer l’application effective des réformes. Cela suppose des mécanismes de suivi plus rigoureux, des responsabilités clairement définies et une évaluation régulière des résultats obtenus.
Pour les gouvernements, il s’agit de faire de la mise en œuvre des réformes une priorité opérationnelle. Pour le secteur privé, l’enjeu est de renforcer les capacités de production, d’investir dans la transformation locale et de développer des entreprises compétitives. Pour les institutions régionales, l’approfondissement de l’intégration économique doit permettre d’élargir les débouchés et de faciliter les échanges entre les pays.
Au Cameroun, cette orientation pourrait notamment se traduire par une accélération des projets industriels, une meilleure valorisation des productions agricoles, une amélioration des infrastructures logistiques et un soutien plus efficace aux entreprises capables de créer des emplois.
En définitive, le principal défi de l’Afrique centrale n’est plus seulement de définir les réformes nécessaires, mais de les mettre effectivement en œuvre. La seconde moitié de la décennie 2026-2030 devra permettre de passer d’une économie largement dépendante de l’exploitation des ressources naturelles à une économie davantage fondée sur la transformation, l’innovation et la production locale.


