Le malaise enseignant change d’échelle au Cameroun. Après plusieurs années de mouvements de protestation dans les cycles primaire et secondaire, c’est désormais l’enseignement supérieur qui entre ouvertement dans la contestation. Le Bureau exécutif national du Syndicat national des enseignants du supérieur (BEN-SYNES) a décidé d’une grève illimitée dans les universités publiques, avec pour conséquence annoncée une « rentrée académique morte ».
Réuni en session extraordinaire le 3 septembre 2026, le BEN-SYNES affirme avoir pris cette décision face à la persistance du non-paiement de sommes dues aux enseignants-chercheurs. Sont notamment concernés, selon le syndicat, l’allocation spéciale pour la modernisation de la recherche universitaire, notamment celle du quatrième trimestre 2025 ainsi que des trimestres échus de 2026, sans oublier la dette académique.
Le mouvement réclame ainsi le paiement intégral de l’allocation spéciale destinée à la modernisation de la recherche, l’apurement de la dette académique et la poursuite d’un dialogue avec les autorités. Le SYNES affirme toutefois rester disponible pour une concertation qu’il souhaite « sincère, constructive et orientée vers des solutions concrètes ».
Du secondaire au supérieur, le même sentiment d’abandon
Cette nouvelle crise ne surgit pas dans un vide social. Depuis plusieurs années, les enseignants camerounais, particulièrement dans le primaire et le secondaire, ont multiplié les mouvements de protestation pour dénoncer les lenteurs dans le traitement des carrières, les rappels de salaires, les situations de sous-paiement et l’absence de réponses structurelles à leurs revendications.
Le mouvement OTS, « On a trop supporté », avait notamment mis en lumière, à partir de 2022, l’ampleur du malaise dans le système éducatif. Des opérations « craie morte » et plusieurs préavis de grève ont depuis continué de rappeler que, pour une partie du corps enseignant, les mesures prises restent insuffisantes ou trop lentes au regard des problèmes accumulés. Des mouvements de protestation étaient encore observés en 2025 autour du paiement des arriérés, du statut spécial des enseignants et de l’autonomisation des actes de carrière.
Aujourd’hui, avec l’entrée en scène des enseignants du supérieur, certains observateurs y voient une extension du malaise à l’ensemble de la chaîne éducative.
« Du plus bas niveau jusqu’au plus haut niveau de l’éducation, l’enseignant camerounais a le sentiment d’être relégué au second plan », estime un enseignant d’université interrogé par notre rédaction, visiblement très remonté.
Pour lui, le problème dépasse désormais la seule question des primes ou des rappels financiers.
« Les enseignants souffrent pendant qu’on annonce des milliards pour d’autres projets. On nous demande de former la jeunesse, de produire la connaissance, de préparer l’avenir du pays, mais lorsqu’il faut payer ce qui est dû aux enseignants, cela devient toujours compliqué », dénonce-t-il.
La recherche universitaire, une vieille question jamais totalement réglée
L’allocation spéciale pour la modernisation de la recherche universitaire n’est pas une revendication nouvelle. Ce mécanisme, créé en 2009, a déjà été au cœur de plusieurs tensions entre les enseignants-chercheurs et les pouvoirs publics.
Le ministère de l’Enseignement supérieur rappelle que cette allocation a été instituée pour soutenir la recherche universitaire. Mais les retards de paiement ont régulièrement alimenté les contestations. Le SYNES avait déjà organisé ou envisagé des mouvements de grève au cours des années précédentes autour de cette même question. En 2019, puis encore en 2021, le non-paiement de certaines tranches de l’allocation avait déjà provoqué de fortes tensions dans les universités d’État.
En octobre 2025, les autorités avaient annoncé le paiement de l’allocation correspondant au troisième trimestre de l’exercice 2025. Mais, selon le BEN-SYNES, les sommes dues au titre du quatrième trimestre 2025 et de plusieurs périodes de 2026 restent au cœur du contentieux actuel.

Pour les syndicalistes, cette répétition des crises traduit surtout une absence de solution durable.
« On trouve des milliards ailleurs, mais pas pour ceux qui forment le pays »
La colère prend également une dimension politique et budgétaire.
Alors que le pays continue de faire face aux revendications des enseignants, les annonces de financements publics pour de grands projets ravivent les frustrations au sein du corps enseignant.

Le cas du complexe sportif d’Olembe est régulièrement cité dans les discussions comme le symbole d’un contraste que certains enseignants jugent difficile à accepter : d’un côté, des personnels éducatifs qui réclament depuis des années le paiement de leurs droits ; de l’autre, des investissements massifs dans de grands projets d’infrastructures dont la gestion a fait l’objet de nombreuses controverses.
Très remonté, l’enseignant universitaire interrogé ne cache pas son indignation :
« Les enseignants souffrent pendant qu’on met des milliards dans des projets dont les résultats interrogent. Finalement, le stade d’Olembe, à lui seul, semble continuer à engloutir des sommes considérables. »
Ces propos relèvent de l’appréciation de cet enseignant et traduisent surtout le sentiment d’injustice qui gagne une partie du corps académique. Les accusations relatives à la gestion des fonds publics doivent, elles, être établies par les institutions compétentes et ne sauraient être présentées comme des faits sans conclusions officielles.
Quel message pour la jeunesse ?
La grève annoncée dans les universités publiques intervient surtout à un moment sensible : celui de la rentrée académique.
Au-delà des enseignants, ce sont des milliers d’étudiants qui pourraient subir les conséquences d’un blocage prolongé. Cours suspendus, calendrier académique perturbé, retard dans les enseignements et les évaluations : les effets d’une grève illimitée pourraient rapidement se faire ressentir dans les campus.
Mais pour les syndicalistes, la responsabilité d’une éventuelle paralysie ne devrait pas être imputée uniquement aux enseignants.
Le BEN-SYNES affirme avoir choisi la voie de la mobilisation après avoir constaté la persistance des impayés et l’absence de réponses jugées satisfaisantes. Le syndicat dit néanmoins rester ouvert à un dialogue social susceptible de déboucher sur des solutions concrètes.
La question est désormais de savoir si les autorités parviendront rapidement à désamorcer cette nouvelle crise.
Car du primaire au secondaire, et désormais jusqu’aux amphithéâtres des universités, un même signal semble remonter : l’enseignant camerounais réclame davantage que des promesses. Il réclame la reconnaissance de son rôle, le respect de ses droits et, surtout, une réponse durable à une crise qui traverse désormais presque tous les niveaux du système éducatif.



